Au départ écrire ne se veut aucunement à la recherche d'une quelconque reconnaissance, on écrit simplement pour se soulager, avec ses larmes ou son sourire, avec ces baisers volés ou la pluie qui efface doucement les jolis souvenirs. On écrit pour s'en rappeler, pour ne pas s'oublier sans rien dire. Il n'y a pas de but lucratif. Seulement, quand le succès arrive, tout se complique. On n'a dorénavant plus jamais droit à l'erreur, la pression est véhémente, il faut réussir à tout prix, récidiver, pondre à nouveau un chef d'½uvre, comme hier.
On a posé récemment la question à Élizabeth Gilbert dont le livre, Mange, prie, aime est devenu cette année un best-seller, un triomphe inouï, la réussite du siècle, le bouquin d'l'année, la victoire de sa vie, une prouesse fantastique, une performance insensée, une extravagance des médias, la nouvelle démence médiatique. On lui a demandé si elle n'était pas effrayée par le fait qu'il était possible qu'elle n'écrive plus jamais comme ça, si sa phobie n'était pas de ne plus jamais connaître le succès.
Elle a alors sourit et rétorqué que les écrivains qui pensaient que peut-être, surement, le succès étaient derrière eux plongeaient leur grisaille angoissante dans l'alcool, dans la drogue, dans les excès, dans tout ce qui pouvait leur faire oublier qu'on ne se souviendrait pas d'eux. Simplement si la souffrance et l'écriture sont intimement liées c'est que l'écriture est passionnelle. Or la passion entraîne le blanc comme le noir, le bien comme le mal, le beau comme l'hideux, l'exquis comme l'infâme. La passion vomit le passable, éructe le joli, refuse le gris, ce sale gris. C'est ainsi. La passion rend instable, fragile, inconstant, un peu boiteux. La passion est habile, ingénieuse, la passion est géniale. Il y a un génie au-dessus de l'épaule de celui qui écrit. Et ce génie n'a besoin d'être abreuvé de thuyone ou d'absinthe, nourrit d'héroïne, crack, coke, beuh que si celui sur lequel il veille recherche en l'écriture, dans l'art et la créativité une certaine gratitude, une certaine récompense sous la forme d'une sorte de piédestal ou autre rémunération. Celui qui apprécie l'écriture, le talent à sa juste valeur n'a nullement besoin de se noyer dans la débauche dans l'espoir d'y rattraper cette inspiration dont il a été privé au moment où il a préféré le salaire qu'elle lui a, un jour, octroyé à une jouissive mais pénible quête dans l'espoir de croiser une nouvelle fois ce puissant et mystérieux génie.
Nous sommes à l'Antiquité. Les gens portent des toges, des couronnes de rameaux sur la tête, Rome et Athènes règnent sur le monde. Alors, on considérait que le talent n'était pas intrinsèque aux individus. Le génie était une sorte d'esprit divin qui se promenait et venait visiter les uns plutôt que les autres. Socrate parlait de démons, on était possédés, il nous fallait alors capturer autant qu'on en était capable tout ce que ce souffle miraculeux voulait bien nous murmurer, comme ça tout bas. Rien n'était grave finalement, l'écrivain pouvait rendre copie blanche, le peintre une toile sans griffes, le musicien une partition sans bruits sans que sa vie ne tourne à la tragédie, au drame américain où l'on commence par boire un gin à neuf heures du matin et où, dans les derniers jours, c'était à un suicide collectif que l'on assistait. Le génie était devenu paresseux ou était alors partit chatouiller quelqu'un d'autre et la vie reprenait son cours normal.
Et les temps ont changé et l'être humain individuel est venu se placer au centre de l'univers surement à son détriment. L'individu était passé d'avoir un génie à être un génie. Ce passage d'avoir à être a rendu l'existence de l'artiste complètement démente, détraquée et dangereuse, l'entraînant dans une contrée sombre, emplie de peines et de douleurs, un monde si plein de baisers cocaïnés que l'être humain somme toute si fragile oublie qu'il ne pourra plus jamais en sortir. Cette périlleuse décision fait peser trop de responsabilité sur l'artiste et cette pression, cette étreinte qu'il est désormais condamné à subir, c'est cela qui le détruit, c'est cela qui le tue. Il est temps de redéfinir la puissante relation qui existe entre l'individu et le mystère de la créativité. Pour cela, il suffit d'écouter ceux qui ont fait l'expérience ingénue du génie génial. Ruth Stone, célèbre poète américaine raconte son histoire. Petite, alors qu'elle travaillait dans les champs, elle a senti, elle a entendu quelque chose. Pas n'importe quoi puisque ce quelque chose faisait trembler la terre en dessous de ses pieds. Elle a alors couru, couru le plus vite qu'elle pouvait pour être sure de ne pas rater aucuns des mots qu'on lui chuchotait à l'oreille et pouvoir les écrire quelque part, peu importe, n'importe où. Parfois elle réussissait à inscrire tout ce qu'elle entendait tout au fond d'elle-même. Parfois elle le ratait complètement et retournait dehors dans l'espoir de le retrouver sans le chercher bien évidemment. Le génie ne se cherche pas, il se trouve. Il nous trouve. Le génie n'est pas vraiment en nous, il ne fait que flirter avec nous, pour un moment, comme un amant délicieux. Comme un amant, il est source d'inspiration infinie, il créée un tumulte en nous, une sorte d'énergie passionnelle, une sensibilité charnelle, il est épuisant, il ne permet pas de dormir, il nous oblige à profiter de sa flamme comme si à chaque fois c'était pour la dernière fois. Comme si demain, tout serait finit, comme si on ne se reverrait plus jamais, cette nuit de pleine lune était la dernière. Les baisers ont toujours le meilleur goût puisqu'on ne sait jamais si d'autres viendront ensuite. Rien n'est simple, on donne tout, il prend tout. Le génie est un adepte de l'extrême, il nous fait prendre des risques, le risque de nous détruire, de tout réduire en cendre mais aussi celui de surprendre par la construction d'une chose prodigieuse, extraordinaire. C'est bien cela, le génie permet la désagrégation comme il permet le prodige. Le génie est un enfer comme il est un miracle. Oui, le génie ne peut s'identifier, on ne peut vraiment l'expliquer, il se contredit aussi. Mais rien ne sert de tenter à tout prix de démêler cette incroyable énigme.
Le génie n'est certainement pas en nous, il nous espionne, il nous épit. Néanmoins, c'est une force comme une subtilité indomptable, hors de notre portée et comme tout ce qui est hors de notre portée, elle est susceptible de nous rendre fou. Il est comme une émotion forte, il atteindra les personnes selon leur résistance, leur virulence et leurs faiblesses. Il touchera chacun d'une manière différente. Et s'il noie l'un d'entre nous dans l'alcool, s'il fait agoniser un autre déchiré par des passions et des désirs trop ardents, ce sera par l'intensité, la force de son message et non parce qu'il pèse sur leurs épaules pour des raisons de succès ou autre insignifiants triomphes matériaux. Le génie n'a aucune faute sinon celle de nous donner à vivre la vie subtile, la vie sublime, la vie comme personne ne l'a jamais vécu. Le génie a des nonchalances mais une prestesse de grand fauve. Le génie est une paresse attentive. On guette sans cesse et parfois, par surprise, on tombe sur lui.
Nous serons alors sa beauté ou sa répugnance mais jamais son esclave.



